Sirine Majdi-Vichot



Résidence de production du 1er juil. au 31 août 2026

Photographe plasticienne, Sirine Majdi-Vichot développe une recherche à la croisée de l'image et de l'écrit. Empreinte d'une sensibilité littéraire, sa pratique mêle prises de vue personnelles, fonds d'archives et textes afin d'explorer les répercussions intimes de l'immigration. En sondant les histoires collectives et leurs effets sur les trajectoires individuelles, elle interroge plus particulièrement les formes du lien, la mémoire et les mécanismes de la transmission au sein des familles.


Je suis arrivée à la Factatory avec le désir d'avancer sur mon projet en cours, intitulé Dar Riad. Les mains libres. Il s'agit d'un projet photographique et littéraire par lequel, dans la continuité de mon projet précédent (Le Nom du pays), je poursuis mon exploration des conséquences de l'immigration et de l'assimilation sur les individus. J'y questionne cette fois plus particulierement la maniere dont se construisent les familles traversées par ces récits, et la singularité des liens dans un contexte ou la transmission est souvent empechée. Le point de départ du projet, qui en est aussi la structure, est un manuscrit inachevé de mon oncle, désormais décédé. Je pars de ce texte et le prolonge, à l'aide d'autres images (des prises de vue personnelles ainsi que des images d'archives) afin de composer des métaphores, matérialisant les échanges inconscients qui subsistent entre les différents membres d'une famille, selon le travail d'assemblage et de montage que je pratique d'habitude. C'est une nouvelle maniere pour moi d'aborder ce qui circule inconsciemment, malgré la barriere de la langue et les multiples freins à la transmission, et de traquer les formes vivantes dans lesquelles l'absence parvient à se manifester.

Durant mes deux mois de résidence, j'ai pu sélectionner et mettre en forme de nouvelles images (dont j'ai tendance à resserrer fortement le cadrage, voire à zoomer pour qu'en apparaissent le grain ou les pixels) et définir la maniere dont je fais usage du manuscrit de mon oncle. A ce stade, j'ai choisi d'en caviarder des extraits, afin d'en isoler des phrases ou des mots, et faire ainsi émerger ce que je considere comme le coeur de chacune des pages choisies. C'est un travail différent de celui que j'opere avec mes propres textes, car je dois ici travailler avec les mots d'un autre et respecter sa langue tout en me fiant à ma sensibilité de lectrice pour faire émerger des trames de sens. Cela s'apparente presque à un travail de traduction. Je fais ensuite entrer ces fragments de texte en dialogue avec les images que j'ai choisies et retravaillées. Ainsi, son texte infléchit mes images et mes images infléchissent son texte, et le dialogue qui prend forme raconte quelque chose du mouvement de la transmission : jamais uniquement descendante, elle est comme une spirale qui monte et descend constamment, vivante, animée par le lien réciproque entre descendants et aïeuls.

La prochaine étape de ce travail est de trouver la forme dans laquelle texte et image se rencontreront avec le plus de justesse. Pour l'instant, j'envisage de faire graver ou typographier une partie du texte sur les photographies, afin qu'image et texte coexistent et agissent l'un sur l'autre comme des matrices.

En parallele de ce projet, j'ai produit la premiere forme d'une installation construite autour d'une vidéo réalisée il y a deux ans en Tunisie. On y voit un homme entretenir une tombe. L'installation est pour l'instant composée de cette vidéo, d'une durée d'une minute et quarante secondes, de trois images en noir et blanc recadrées et isolées sur des pages blanches au format A4, et d'un texte écrit pour l'occasion et isolé sur une page du meme format. Cette installation, dont le titre provisoire est tirée du manuscrit de mon oncle, s'intitule seuls les amis pleurent. Elle a été pensée pour l'espace de l'atelier dont je disposais à la Factatory, et en relation avec le papier peint du lieu. Elle s'inscrit elle aussi dans une réflexion autour des gestes transmis, qui fondent la mémoire et l'entretiennent.

Sirine Majdi-Vichot, sept. 2026.



Photos © Sirine Majdi-Vichot