“Retour à l’âge de pierre”
Floris Dutoit  
Du 12 juin au 24 juil. 2026
Une double exposition en collaboration avec Bikini

[FR]
    Depuis que je connais Floris Dutoit, il peint sur des emballages cartonnés d’aliments ultratransformés des sortes de mascottes bizarres de marques de céréales, des captures d’écran de scènes vues au journal télévisé ou issues de forums obscurs d’internet : toutes sortes d’images qui passent et qu’il rattrape au vol.

Ce que Floris produit comme oeuvres est la résultante d’un double processus : il a été séduit, a ingurgité, a filtré chacun des aliments achetés, chacune des images peintes. Sa pratique est celle d’une grande digestion et tout dans son travail est acide : son regard — halluciné — sur ces images, sa palette d’un criard suranné, ses sujets qui « poppent » comme des spams, et l’acide gastrique qui dissout ce qu’il a mangé. Tout est flux et reflux.

Le mot « spam » permet peut-être justement de comprendre ce geste. À l’origine, SPAM, « Spiced Pork and Meat », est une marque de jambon en conserve créée par la société Hormel Food. Produite en masse à partir de 1937, la marque de jambon bon marché devient célèbre avec une publicité radiophonique dans laquelle le nom de la marque y est répété indéfiniment : SPAM SPAM SPAM SPAM, Hormel’s new miracle meat in a can.

Par un glissement sémantique, notamment via un sketch des Monty Python, le terme en est venu à désigner un excès envahissant, répétitif, puis, avec Internet, des messages indésirables. Ce déplacement est significatif : d’un produit alimentaire standardisé à une catégorie d’images et de messages sans valeur. Le spam, aujourd’hui, c’est l’image en trop et c’est précisément dans cette zone que travaille Floris Dutoit, dont la pratique consiste à sauvegarder ces images éphémères et à tenter d’organiser le chaos du monde. Il agit en fossoyeur de tout ce que le techno-capitalisme produit à l’infini comme images séduisantes et violentes. En son temps, Walter Benjamin aurait préféré le terme de chiffonnier : « Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne »1. Comme le chiffonnier, Floris cherche dans les déchets pour produire du sens.

Ne sachant pas où va me mener ce texte, je décide de faire une pause et de scroller sur mon téléphone. Laissant l’algorithme minutieusement façonné par mes affects et mes peurs me guider ; une vidéo apparaît sur mon feed — littéralement : mon alimentation.

« POV : tu es prof d’histoire dans le futur. »

Branche de ses lunettes au bout des doigts et grands gestes démonstratifs, l’utilisatrice Amandeappy incarne une professeure d’histoire dans le futur, elle analyse l’époque actuelle comme une préhistoire de l’image numérique. Elle raconte les débuts balbutiants de l’intelligence artificielle et les phénomènes visuels viraux du premier quart du XXIe siècle. Un monde encore naïf, où des milliers d’internautes pouvaient s’émerveiller devant des vidéos manifestement fausses :

« Je vous rappelle que l’on est pré-intelligence artificielle, les gens ne remettent pas en cause ce qu’ils ont sous les yeux, c’est une période où les gens peuvent tomber sur des vidéos avec une famille de lapins en train de rebondir sur un trampoline, de faire des bonds en forme de coeur et de trouver ça formidablement réel... c’est une période où l’oeil humain commence à s’habituer.»
 
Puis vient la trend « real or cake » : un couteau tranche un objet et révèle soudain qu’un téléphone, une chaussure ou un fer à repasser n’étaient qu’un gâteau trompe-l’oeil. Le réel devient suspect : « il me semble, le point de bascule de notre modèle de représentation ».

Le sketch est assez drôle et décrit bien le moment pivot qui se joue en termes d’images. Dans ce doute généralisé, Floris Dutoit peint tout. Comme si peindre était encore une manière de fixer quelque chose avant sa disparition. S’il en reste, peut-être d’ailleurs que les professeur.e.s des siècles à venir se saisiront des peintures de Floris Dutoit pour tenter de comprendre quelque chose à notre époque. Mais pour l’instant, retour à l’âge de pierre...

Clément Hébert, mai 2026.


1 Charles Baudelaire, cité par Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages, Paris, Cerf, 1989, p. 365.


[EN]
    Ever since I’ve known Floris Dutoit, he has been painting on cardboard packaging of ultra-processed foods: bizarre mascots for cereal brands, screenshots of scenes from the evening news or from obscure internet forums – all sorts of fleeting images that he captures on the fly.

The works Floris produces are the result of a two-fold process: he has been captivated by, absorbed and filtered every food item he has bought, every image he has painted. His practice is one of extensive digestion, and everything in his work is acidic: his — hallucinatory — gaze upon these images, his garish, old-fashioned colour palette, his subjects that ‘pop’ like spam, and the gastric acid that dissolves what he has eaten. Everything is ebb and flow.

The word ‘spam’ may actually help us to understand this action. Originally, SPAM – which stands for ‘Spiced Pork and Meat’ – was a brand of tinned ham created by Hormel Foods. Mass-produced from 1937 onwards, this cheap brand of ham became famous thanks to a radio advert in which the brand name was repeated endlessly: SPAM SPAM SPAM SPAM, Hormel’s new miracle meat in a can.

Through a shift in meaning – notably via a Monty Python sketch – the term has come to refer to an intrusive, repetitive excess and, with the advent of the internet, to unsolicited messages. This shift is significant: from a standardised food product to a category of worthless images and messages. Spam, today, is the image that is one too many, and it is precisely in this realm that Floris Dutoit works; his practice consists of preserving these ephemeral images and attempting to organise the chaos of the world. He acts as the gravedigger of all the seductive and violent images that techno-capitalism endlessly produces. In his day, Walter Benjamin would have preferred the term ‘rag-and-bone man’: ‘Here is a man charged with gathering up the debris of a day in the capital. Everything the great city has cast aside, everything it has lost, everything it has scorned, everything it has broken – he catalogues it, he collects it’¹. Like the rag-and-bone man, Floris sifts through rubbish to create meaning.

Not knowing where this piece is going to take me, I decide to take a break and scroll through my phone. Letting the algorithm – meticulously shaped by my emotions and fears – guide me, a video appears on my feed — literally: my diet.

“POV: You’re a history teacher in the future.”

With her glasses perched on her fingertips and making broad, expressive gestures, the user Amandeappy plays the part of a history teacher in the future, analysing the present day as a prehistory of the digital image. She recounts the faltering beginnings of artificial intelligence and the viral visual phenomena of the first quarter of the 21st century. A world that was still naive, where thousands of internet users could marvel at videos that were clearly fake:

“Let me remind you that we’re in the pre-AI era; people don’t question what they see before their eyes. It’s a time when people might come across videos of a family of rabbits bouncing on a trampoline, leaping in the shape of a heart, and find it incredibly realistic… it’s a time when the human eye is starting to get used to it.”

Then comes the ‘real or cake’ trend: a knife cuts through an object and suddenly reveals that a phone, a shoe or an iron was nothing more than a trompe-l’oeil cake. Reality becomes suspect: ‘it seems to me that this is the tipping point of our model of representation’.

The sketch is quite funny and captures well the pivotal moment that is unfolding in visual terms. Amidst this widespread uncertainty, Floris Dutoit paints everything. As if painting were still a way of preserving something before it disappears. If any of it remains, perhaps teachers in centuries to come will turn to Floris Dutoit’s paintings in an attempt to make sense of our era. But for now, back to the Stone Age...

1 Charles Baudelaire, quoted by Walter Benjamin, *Paris, Capital of the Nineteenth Century: The Book of Passages*, Paris, Cerf, 1989,
p. 365.




Photos © David Desaleux