“Overequipped”
Jennetta Petch & Szymon Kula
Exposition du 4 février au 25 mars 2022, en partenariat avec Bikini
[FR] 

En quoi les termes de matérialité, durabilité et ruralité partagent plus que quelques lettres en commun ? Comment évaluer la substituabilité d’un geste ? Jennetta Petch et Szymon Kula se sont rencontrés lors de leurs études à la Glasgow School of Art en 2018. À l’occasion de leur première exposition personnelle intitulée «Overequipped», visible du 4 février au 25 mars 2022, à la galerie Tator et à Bikini, ils reviennent sur ces réflexions comme autant de possibilités et d’actions nouvelles.

À travers leurs oeuvres réalisées pendant les derniers confinements, les artistes convoquent la matière comme un spectre laissant présager un temps révolu. De fait pendant ces périodes d’isolement, notre rapport au temps fut tantôt distendu, tantôt vecteur ou victime de collapses. En convoquant ces événements récents, les artistes explorent de nouvelles relations aux éléments et concentrent, pour ce faire, leur attention sur un savoir-faire artisanal largement éprouvé et parfois même industrialisé.

« Vous récoltez ce que vous avez vu »1 nous disent-ils. Alors, qu’avez-vous vu au juste ? Peut-être, un temps au cours duquel la matière se défait aussi vite que cette disparition se capitalise. Afin de conjurer le sort, la durabilité sera convoquée en tant que donnée potentielle de création. La vie se fera en milieu rural, la cueillette sera entièrement consentie et le corps deviendra un centre mais également une périphérie.

Dans son essai « The Second Body »2, l’autrice britannique Daisy Hildyard énonce le fait que chaque être vivant possède deux corps. En l’occurrence, un corps que chacun·e habite mais aussi (et plus étonnamment) un corps intégré à un réseau mondial d’écosystèmes.

Les oeuvres exposées aujourd’hui semblent faire de même. En effet, elles existent dans leurs physiqualité la plus évidente - celle qui interpelle le regard au cours de l’exposition - mais débordent par ailleurs afin de rejoindre leurs substrats présents dans leurs milieux naturels d’origine.

Ainsi, les oeuvres reprennent la parole. Elles affirment une insularité choisie et une nouvelle vie matérielle en quelque sorte. Elles ont la volonté de déconstruire la conversion de l’art en capital – phénomène révélateur de l’époque post-pétrole.

Produite lors d’une résidence au Centre d’Art Les Capucins, la série «Carapace» évoque à travers l’apparence d’une cabane autant la portabilité d’un abri, qu’un désir de camouflage unipersonnel. Par ailleurs, les maillons tournés à la main de «Snow Chain», incarnent un nouveau rapport de productivité savamment établi entre loisir et précarité, plaisir et survie.

La matière apparaît à l’état brut. Les mouvements de bras, de mains, de doigts, de phalanges témoignent au-delà d’une ascendance corporelle évidente, un état d’humeur et peut-être même une aptitude aux affects.

Pour ce faire, les artistes élaborent notamment le reenactment de gestes passés. De toute évidence, produire des chaînes de montagne aujourd’hui sous-tend de comprendre les enchevêtrements d’hier. Afin de reconstituer les rouages de ce tissage métallique, chaque maillon est tourné individuellement, chaque anneau est imbriqué manuellement l’un dans l’autre, l’un contre l’autre. Les liens de dépendance sociale, affective ou morale sont mis à jour.

Le geste s’archive dans le vivant. Sa disparition est conjurée, sa substitution est assurée. Le futur reste néanmoins spéculatif car l’interrelation entre innovation et préservation s’apparente comme des plus instables.

Au sein du white-cube se théâtralise l’embrassement du rotin et de la fibre de carbone, elle-même contreplaquée avec la résine. Difficile de s’abandonner aux affects sous les néons couleur lumière du jour. Les chaînes suspendues révèlent cependant une forme libre de mise en scène au cours de laquelle les oeuvres rivalisent de corsets, carcans, camisoles, minerves, crochets et autres suspensions murales.

Ces accessoires ni-sadiques, ni-masochistes crient leurs appartenances aux corps. Ils proposent ensemble un discours sur le matérialisme en milieu rural voulant par là-même sauver le capital naturel et non artificiel. Finalement, se développe ici une forme de suréquipement durable qui donne peut-être son titre à l’exposition ?

Arlène Berceliot Courtin, Janvier 2022.

1 You Reap What They Sow, Jennetta Petch et Szymon Kula, 2021.
2 «The Second Body», Daisy Hildyard, 2017, Fitzcarraldo Editions, Londres.



[EN] 

How do the terms materiality, sustainability and rurality share more than a few letters in common? How to evaluate the substitutability of a gesture? Jennetta Petch and Szymon Kula met while studying at the Glasgow School of Art in 2018. In their first solo exhibition Overequipped, on view from 4 February to 25 March 2022 at Gallery Tator and Bikini, they revisit these reflections as new possibilities and actions.

Through their works made during the last confinements, the artists summon material as a spectre suggesting a bygone era. In effect, during these periods of isolation, our relationship to time was sometimes distended, a vector or a victim of collapses. In recalling these recent events, the artists explore new relations to the elements and focus their attention on deeply established and sometimes even industrialised craft knowledge.

"You reap what you saw ," they tell us. So what exactly have you seen? 1 Perhaps, a time in which the material is unravelling as quickly as it is being capitalised upon. In order to ward off this fate, sustainability will be summoned as a potential creation factor. Life will be rural, the harvest will be entirely consensual and the body will become a centre but also a periphery.

In her essay “The Second Body”2, the British author Daisy Hildyard states that every living being has two bodies. In this case, a body that each person inhabits but also (and more surprisingly) a body that is integrated into a global network of ecosystems.

The works exhibited today seem to do the same. In effect, they exist in their most obvious physicality - the one that catches the eye during the exhibition - but they also overflow to join their substrates present in their natural environments of origin.

In this way, the works reclaim their voice. They assert a chosen insularity and a new material life of sorts. They have the will to deconstruct the conversion of art into capital - a revealing phenomenon of the post-oil era.

Produced during a residency at the contemporary art centre Les Capucins, the Carapace series evokes, through the appearance of a cabin, both the portability of a shelter and a desire for unipersonal camouflage. Moreover, the hand-turned links of Snow Chain embody a new relationship of productivity skilfully established between leisure and precariousness, pleasure and survival.

The material appears in its raw state. The movements of arms, hands, fingers and phalanges testify to an evident bodily ascendancy, a state of mind and perhaps even an ability to feel.

In order to do this, the artists elaborate in particular the reenactment of past gestures. Evidently, producing snow chains today requires an understanding of the entanglements of yesterday. In order to reconstruct the workings of this metal weave, each loop is turned individually, each ring is interlocked manually, one against the other. The links of social, emotional or moral dependence are updated.

The gesture is archived in the living. Its disappearance is averted, its replacement is assured. Even so, the future remains speculative, as the interrelationship between innovation and preservation appears to be highly unstable.

Within the white-cube, the embrace of rattan and carbon fibre, itself overlaid with resin, is theatricalised. It is difficult to surrender to emotion under the daylight-coloured neon lights. The hanging chains, however, reveal a free form of staging in which the works compete with corsets, straitjackets, camisoles, braces, clasps and other wall hangings.

These accessories, neither sadistic nor masochistic, cry out their belonging to the body. Together, they propose a discourse on materialism in the rural environment, wanting to save natural rather than artificial capital. Finally, a form of sustainable over-equipment develops here, perhaps providing the exhibition with its title?

Text by Arlène Berceliot Courtin, January 2022.
Translation by Jennetta Petch.


1 You Reap What They Sow, Jennetta Petch and Szymon Kula, 2021.
2 The Second Body, Daisy Hildyard, 2017, Fitzcarraldo Editions, London.




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Photos © David Desaleux