“Home Again”
Matthias Odin
Exposition du 6 fév. au 27 mars 2026

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Patine

La patine désigne la couche fine oxydée, souvent bleue ou verdâtre, couvrant la surface des objets. Elle enregistre, emmagasine et mesure ainsi physiquement le temps qui passe par altération de la matière.

Demi tour patine roule. Matthias Odin traverse les paysages lyonnais dans sa voiture : Saint- André, Didier, Rembert, Vaise, Villeurbanne. Sur son trajet, il croise les usines Steinlein, Renault CAT mais aussi la plateforme d’échange Calberson. Des lieux éprouvés, dans lesquels il a vécu ou travaillé un temps. Matthias arpente la nuit. Il l’habite seul et roule. C’est depuis ce point de vue flottant et quasi méditatif, que les choses s’offrent à lui ; dans le paysage, devenu réservoir à sculptures et à images, terrain de jeu d’allées-venues mémorielles.

Pour l’exposition, l’artiste a prélevé des blocs de béton sur les ruines d’une salle de concerts du quartier de Gerland, à quelques pas de la Factatory. Matthias ne l’a d’abord pas reconnue. Il n’a pas su repérer l’espace ou se « re-situer ». Il avait pourtant l’habitude de s’y rendre dans sa vingtaine avec ses amis. Plus loin, sur la route le ramenant à son village, il s’est arrêté dans un champ devant des globes de ciment. Ces sphères abstraites « naturelles », patinées et couvertes de vert, évoquent certaines formes qu’il a déjà travaillées : des boules de caoutchouc aggloméré, pastiches de balles anti-stress dans lesquelles ont été incrustés des éléments personnels, objets ou rebuts d’atelier.

La sphère appelle la main. Celle que l’on malaxe pour se dé-stresser, fixer nos tensions ; que l’on jette pour se défouler et qui l’instant d’après nous revient. Les sphères de Matthias - qu’elles soient façonnées ou trouvées - s’imprègnent du temps et des espaces traversés. Comme un effet boule de neige, elles s’augmentent et gagnent en épaisseur tout autant qu’elles se transforment par frictions avec la réalité. La sphère roule, dévale et se fait le symbole d’une itinérance mentale. Elle dessine un chemin en boucle fait de retours et de circonvolutions, un tracé en cercle s’accordant au rythme de la mémoire.

De fait, Home Again est avant tout une histoire de famille. Elle n’est pas pour autant un Home Sweet Home, lié au réconfort de la maison retrouvée. Matthias est revenu sur les lieux de son enfance. Again. Mais se sent-on encore chez soi dans les paysages que nous avons habités ? Cet « Again », s’il engage un retour à soi, est surtout une manière de faire le point et de mesurer l’écart entre ce qui a été et ce que la ville - ou nous - sommes devenu·es. Un « à nouveau » qui relève plus d’une mise à distance et d’un sentiment d’étrangeté, que d’une répétition.

Home cependant. Pour cette exposition, et comme à son habitude, Matthias a multiplié les collaborations selon une logique de savoir-faire collectés. Une manière pour lui, de faire entrer les personnes qui lui sont chères dans l’espace de ses pièces1. L’objet créé, devient ainsi porteur d’une mémoire plus vaste. Il matérialise un lien affectif allant au-delà de la simple présence physique - ce que l’objet a vécu, l’endroit dans lequel il a été trouvé, quels en ont été les propriétaires.

L’artiste manie la parallaxe, soit l’idée d’un changement de regard ou de perspective porté sur ses objets. On parle en science « d’erreur de parallaxe », quand une personne s’est trompée à la lecture de l’instrument de mesure (bécher, éprouvette graduée...). Le principe de parallaxe induit différentes manières de percevoir un objet du fait de notre positionnement face à celui-ci. Dans Home Again, ce concept se traduit par une forme d’abstraction et de distanciation de l’intime. Les pièces, placées dans des contenants ou des vitrines éclairées de l’intérieur, se muent en objets anachroniques. Ces scènes devenues «mémorielles» puisque encapsulées, semblent échapper à leur auteur.

Ce retournement de l’objet, devenu quasi auratique, - dessinant une forme d’absence ou de nouvelle vie autonome - fait écho, plus indirectement, à la série de photographies prises pendant sa résidence. De fait, intégrées aux socles ou s’immisçant dans ses objets, la photographie induit un « ça a été ». Soit la présence simultanée de l’auteur et du sujet à un moment donné. Ici l’artiste face à ses paysages mentaux, désertés ou reconfigurés. Une manière de saisir, l’état des choses, leur aura, ce qui a été là.

Au sous-sol enfin figure une vidéo de Matthias, enfant, juché sur un manège. Un autre Matthias, celui de l’avant Again. La vidéo a été réalisée dans le cadre d’une campagne de prévention contre les violences sur mineur2. L’enfant tourne au rythme des samples d’une guitare électrique. Une boucle, «Nowhere», réalisée à partir de morceaux composés quand il avait 14 ans. La musique, lancinante, hypnotique, - angoissante parfois - accompagne l’image de l’enfant et nous berce dans les réméniscences d’une psyché qui est pourtant inconnue. Un autre «nulle part» ou creux du ressouvenir attestant d’une réalité qui nous échappe3. La boucle s’entraine, elle déborde et enregistre en direct la découverte du désir et de l’affect. Circularité du manège, hypnose de la boucle et des sphères, sinuosité des champs et chemins, une manière différente encore, loin du demi-tour, d’arpenter le territoire de sa mémoire. Roule patine roule.

Eva Foucault, janv. 2026


1 Ainsi sa grand-mère, son grand-père, sa mère, son frère, sa soeur et son père ont contribué directement, par leurs gestes ou leurs objets, à la confection des pièces de l’exposition. Les rideaux du rez-de-chaussé ont été cousus par sa grand-mère qui a pris soin d’y incruster les boutons TCL de son mari. Le frère de Matthias a réalisé plusieurs dessins de mains, exposés dans les cadres des maries-louises, eux-mêmes peints avec la peinture utilisée par sa maman pour les chambres de ses enfants. La main de sa soeur se retrouve elle aussi dans certaines des sphères qu’elle a malaxées. Sphère, parfois ornées des mots-croisés de son grand père. Certaines des photographies, enfin, appartiennent aux archives du père de Matthias.
2 Durant son enfance et jusqu’à sa préadolescence, l’artiste a réalisé plusieurs publicités ou campagnes de prévention en tant qu’acteur. Il a gardé certaines vidéos et photographies de lui, le montrant enfant de familles fictives ou entouré d’objets de consommation. La vidéo présentée dans l’exposition fait partie de ses archives familiales VHS.
3 De fait, la vidéo a enregistré le moment où Matthias est tombé amoureux pour la première fois. Il s’agissait de l’actrice, de son âge, jouant avec lui, le rôle d’une enfant.





Photos © David Desaleux