“Derrière la colline”
Gaelle Loth  
Exposition du 10 avril au 29 mai 2026
En dialogue avec une vidéo de Yan Charpentier

[FR]
J’ai découvert il y a quelques jours le terme d’hantologie dans un livre dédié aux esthétiques hantées du web des années 2000 et 2010. L’hantologie désigne la nostalgie d’un endroit ou d’une époque qu’on a jamais connu ; la nostalgie d’un futur qui n’adviendra plus. J’ai trouvé que c’était une belle porte d’entrée pour décrire l’œuvre de Gaelle Loth, une œuvre qui pour moi est pile à cet endroit paradoxal de grande joie et de grand regret, d’inquiétude et de tendresse, d’apparition et de disparation. Une œuvre qui nous donnerait l’impression de feuilleter ces livres de films fantastiques, ces livres jamais écrits et dont on ne connaît que la couverture et le titre énigmatique : la Philosophie du Voyage dans le Temps de Donnie Darko, le Manuel pour Personnes Décédées de Beetljuice. Des livres qui n’ont d’existence qu’à l’intérieur de la dimension parallèle du film et qui ne peuvent être lus que par des personnages de fiction. En me plongeant dans les images de Gaelle, j’accède à un monde qui m’est à la fois familier et interdit, j’éprouve une nostalgie étrange, quantique, une nostalgie de Shrodinger : j’ouvre un coffre à jouets, et les jouets sont à la fois ici et à des milliards d’années lumières, sur une planète jumelle.

Je n’ai jamais marché sur la lune, pourtant, grâce à Gaelle, j’en éprouve la nostalgie ; celle d’avoir rencontré au fond d’un cratère minuscule une fête minuscule, un salon de thé où des êtres humains porteraient autour du cou la même collerette que ce dinosaure dans Jurassic Park, tu sais, celui qui est trop stylé et qui crache du venin. J’ai la nostalgie des dinosaures, pourtant je n’en ai jamais caressé aucun, jamais posé ma main sur leurs flans pour savoir si leurs écailles étaient chaudes ou froides, jamais respiré leur haleine reptilienne ou senti leur souffle sur mon visage, jamais, et personne, et pourtant. Pourtant on les regrette, on regrette les dinosaures si fort qu’on en finit plus de les représenter, de les dessiner, de leurs donner une forme, une matière. Je suis nostalgique des matières, de la craie et des craies grasses, des tissus dont on fait des robes de cirque pour les cochons et les canards, nostalgique des pierres et des pierres précieuses, du bois et du bois peint, du sable rose et bleu. Je n’ai jamais été enlevé par des extra-terrestres, pourtant je regrette cet instant où un rayon blanc et ardent m’a transporté à des centaines de kilomètres au-dessus du sol, ou alors c’est un truc que j’ai vu à la télé un jeudi soir sur M6 quand j’avais huit ans, comment savoir ?

Il est fort probable qu’on passe le restant de nos jours à faire le tri entre nos vrais souvenirs et des fragments d’épisodes d’X-files et que rien de tout ça ne s’arrange avec le temps, au contraire, tout se mélange, tout se mélange. J’ai lu que 90 % de nos souvenirs étaient en réalité des hallucinations de notre cerveau. Que notre cerveau était une espèce invasive à l’intérieur du corps, mais qu’à la base on fonctionnait sans. Que le phénomène que l’on nomme conscience est en réalité une relation de symbiose forcée entre un corps et un corps étranger, j’ai lu ça quelque part, et les mots s’écrivaient tout seul tandis que je les lisais. Je n’ai jamais marché la tête en bas et les pieds au plafond, pourtant j’ai la nostalgie du sang qui bourdonne dans ma tête, et celle d’avoir ressenti un jour dans mon ventre comme un milliard de guêpes – j’ai la nostalgie des sensations. De m’être réveillé un soir avec le cœur si chaud et si leste que je m’étais juré de plus jamais regretter une seule fête, même les plus molles, les plus fatiguées, les plus violentes. J’en rate oui, bien sûr, mais je n’en regrette aucune. J’ai la nostalgie d’un temps où il suffisait de croire aux fées pour les faire apparaître, pourtant j’attends, j’attends de toutes mes forces, au pied d’un arbre ou d’un volcan, et rien n’apparaît, mais tout m’apparaît vivant. Je suis nostalgique d’un temps où j’étais aimé et entouré, pourtant ce temps n’est pas fini, il est là, aujourd’hui, alors pourquoi je le regrette ?

Pourquoi je regrette que la vie un jour s’achève, alors qu’elle ne s’arrête jamais, parce qu’elle est comme le temps. J’aimerais qu’on regarde ensemble à travers le hublot chelou de nos yeux et qu’on fasse ensemble ce constat : la vie ne s’arrête jamais, c’est dingue non ? Elle palpite, électrique, partout et à tout moment. Elle mord, elle rigole, elle console, elle baise. Elle se multiplie, elle s’envoie en l’air, elle se transforme en fumée, en carbone, en cristal. Elle fait tous les bruits d’animaux du monde, ceux qui ont vécu et ceux à naître.

Il y a quelques jours, je suis tombé sur la définition du mot pourtant : adverbe marquant l’opposition entre deux phrases ou deux mots, et je n’étais pas d’accord avec le dictionnaire, j’étais grave déçu. Si j’aime tant les œuvres de Gaelle, c’est pour leur capacité à faire dialoguer des phrases sans les opposer. Gaelle nous laisse faire ce travail poétique et nostalgique d’assembler un lointain futur à un lointain passé, le temps des fantômes à celui des vivants, dans un carnaval où tout se mélange. C’est une poésie du pourtant ; une poésie vitale, funambule, qui nous murmure, espiègle : et ouais, on fait la fête, pourtant ! Et tout ce qu’il y a dans ce pourtant, elle nous laisse le deviner.

Marguerin Le Louvier, avril 2026.



Photos © David Desaleux  & Galerie Tator