087 / SEPTEMBRE À NOVEMBRE 12

'One of unusual moment'
07.09.12 › 23.11.12

Espen DIETRICHSON

 

Résidence › 01.08.12 › 31.08.12
Moly-Sabata [Fondation Albert Gleizes]
Vernissage › 06.09.12
Publication › "The Fog" ouvrage monographique
Signature à la librairie ArchiLib [Archipel - Lyon] › 30.10.12 à 18H30

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Photos: David Desaleux © 2012

 

 

Le travail plastique d'Espen Dietrichson se décline sous diverses formes et medium: dessins, sérigraphies, sculptures, installations... L’artiste puise principalement son inspiration dans l'architecture, notamment l'architecture Brutaliste qu'il photographie et dont il détourne les formes et l'idéologie, au sein d'un travail de déréalisation par le truchement du photomontage puis de la sérigraphie ainsi qu'au travers de maquettes et de sculptures.
À l'invitation de la galerie Roger Tator (Lyon), Espen Dietrichson a passé le mois d' août 2012 en résidence à Moly Sabata (Fondation Albert Gleizes, Sablons). Il présente ici les pièces inédites réalisées dans ce cadre. En parallèle et à cette occasion, un ouvrage monographique sur le travail d'Espen Ditriechson sera publié au mois d'octobre.
Exposition réalisée avec le soutien de l'Ambassade de Norvège, d'OCA (Ministères des Affaires Étrangères de Norvège), de la Lindback Langaards Foundation (Norvège), de l'Aust-Agder Fylkeskommune (Norvège) et grâce à l'entreprise ARTS 2000 (Lyon).

Les oiseaux cristaux d’Espen Dietrichson

L’œuvre d’Espen Dietrichson présente une certaine constance de points de vues tout en offrant une forme de classification par médium: les sérigraphies montrent des vues de bâtiments contemporains héritiers de la tradition moderne et contemporaine; les objets sculptures sont des maquettes de grande taille reprenant le motif de répétition modulatoire de l’architecture moderne-contemporaine soulignée par l’effet miroir; toute une série plus récente vient ajouter à des paysages urbains ou à de grands paysages marqués par les infrastructures routières, leur décomposition kaléidoscopique.

Les œuvres d’Espen Dietrichson offrent dès le premier regard plusieurs niveaux d’analyses: au sujet qui surgit tels l’architecture ou le paysage urbain,  s’ajoute l’analyse plastique à laquelle l’artiste les soumet. Ses images dévoilent leur propre fonctionnement en créant une nouvelle image à partir d’une plus ancienne. Mais ce dévoilement n’en est que plus troublant puisqu’il superpose plusieurs images, qu’il nous fait constamment vaciller de la représentation la plus naturaliste à celle la plus surréaliste ou la plus abstraite.

Ce regard porté sur la modernité s’inscrit dans un nouveau mouvement plus vaste d’interrogation de la modernité initié depuis le début du XXIe siècle et qui s’est étendu à une interrogation de la contemporanéité historique, dont nous pouvons citer comme exemple le travail de Leonor Antunes (1972), David Maljkovic (1973) ou Falke Pisano (1978). Il existe chez Espen Dietrichson un lien très fort à la modernité qui ne s’inscrit pas seulement dans le motif répété, dans une iconographie qui chercherait ses racines à travers les détours des Becher, mais aussi et peut-être d’abord par un rôle d’ingénieur. Certes il n’y a pas de machines, mais le résultat même, ses images, sont le fruit de calculs précis, d’un machinisme dont le but ne serait pas de transformer la réalité mais le filtre par lequel nous la voyons: créer une machine à voir autrement, ou peut-être la démonter.

C’est à cet instant qu’il requiert l’art contemporain historique, ou pour être plus précis qu’il étend cette interrogation ombilicale à l’histoire contemporaine de l’art, au sens d’une rupture vis-à-vis d’un académisme moderniste et d’une utopie de transformation de la société. Mais Espen Dietrichson y trouve doublement un travail de laboratoire, sur la forme de l’art et dans son rapport à nos mythes contemporains.

Que sont ces façades suspendues comme par un champ électromagnétique ? Que sont ces maquettes qui diffractent leur environnement ? Que sont ces paysages qui se diffractent en une multitude de triangles comme autant de pièces d’un puzzle, mais qui de surcroît, créent un mouvement dans leur propre série, instituant sans doute moins un déplacement que le temps lui-même ?

Nous voyons comme un emboîtement entre ces œuvres, une logique qui conduit des sérigraphies de bâtiments, aux maquettes de miroirs, pour aboutir à ces formes abstraites dont la verdeur n’en rappelle pas moins une origine moderniste à caractère quasi expressionniste. Le grand dilemme est de retour: où est l’esprit ? La modernité aurait-elle pu avoir une âme que nous n’aurions pas vue, qui plus est, une âme sombre ? Ce trouble qu’insinuent les œuvres d’Espen Dietrichson est cette force invisible qui fait éclater la réalité aux yeux des hommes, une force immobile et mobile, comme les jeux de miroirs.

Cette tension, cette contradiction diront certains, est probablement le lieu même de son travail: une tension entre un héritage modernisto-contemporain porté par un rationalisme kantien, et un esprit souterrain qui ne serait que l’énigme dont parle Wittgenstein. Mais il ne faut pas confondre cet esprit souterrain avec un postmodernisme d’un retour de l’histoire ou des récits, dont Yves-Alain Bois a su faire une brillante analyse en le différenciant d’un postmodernisme héritier du modernisme 1.


Il serait plutôt la face cachée de l’art contemporain, une forme de néoromantisme qui traverserait l’art depuis les années 1960, que des œillères nous auraient empêché de voir, mais que la fin contemporaine des utopies comme celle de la Fin de l’Histoire aurait enfin permis de mettre à jour et dont la figure majeure ne serait autre que Bas Jan Ader 2.

Cette tension portée par des contradictions internes aux œuvres – il y a comme une opposition entre ce vers quoi elles tendent et ce qu’elles nous montrent en premier lieu, une forme d’immobilisme mobile -, doublée de tensions entre les séries d’œuvres par le jeu des médiums, nous rappelle des jeux de courants contradictoires. Ce que le critique Eivind Slettemeås a très justement rapproché du Maelström, ce tourbillon créé par les courants de marée dans un chenal des Îles Lofoten 3. Mais ce jeu de courants contraires associé à l’usage de matériaux spécifiques, miroir, bois et autres polymères, jouant avec les cloisonnements comme avec la vue kaléidoscopique de paysages périurbains, nous renvoie, au delà des formes, à l’entropie de Robert Smithson.

L’architecture joue donc chez Espen Dietrichson le rôle de l’art en tant qu’absolue transformation du monde, jusque dans notre perception. Et c’est un double mouvement contradictoire qu’il met en place par ses œuvres, entre une perception architectonique portée par le rationalisme, et son effondrement conduit par l’emballement de ce système. Ainsi cette suite mathématique décroissante représentée par ces portiques dont l’ordonnancement spatial est généré par un degré d’angle précis, si proche de la famille des Beamings de François Morellet, transforme-t-elle les oiseaux qui s’y perchent en formes géométriques complexes comme des cristaux? Un effondrement épidémique.





1. Bois Y.-A., « Historisation ou intention : le retour d’un vieux débat », Les Cahiers du MNAM, n°22, décembre 1987

2. Vermeulen T. et van den Akker R. « Notes on metamodernism », Journal of Aesthetics & Culture, Vol. 2, 2010.

3. Slettemeås E. (2009), « Encounters Between Missile and Maelstrom », Sketches For a Mechanical Sunrise, Torpedo Press, Oslo.




Jean-Marc Avrilla
Août 2012
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