120 / SEPTEMBRE A NOVEMBRE

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La pantoufle invertie

Charlie Boisson

 

Expositions du 17 septembre au 23 novembre 2018

Vernissages, le vendredi 14 septembre, à partir de 18h

 

Sur une proposition de Mickaël Roy, en partenariat avec Bikini (15 rue de la Thibaudière, 69007)

 

Dans la pratique plasticienne d’assemblage que poursuit Charlie Boisson, des fragments d’objets de la société de production pré-industrielle et industrielle se mêlent et s’emmêlent à ceux de la société de consommation technologique. A tel point qu’il n’est pas aisé d’en reconnaître ni l’origine ni l’usage passé ou actuel. C’est dire que nos modes de vie sont frappés régulièrement d’une fulgurante obsolescence et même d’une amnésie, dans le même temps que les désirs d’objets et des fonctions de confort ou de plaisir domestique qu’ils appellent dans nos sociétés contemporaines développées et rompues au principe de production et de progrès, se renouvellent perpétuellement comme la marque d’une obsession, d’un plaisir ou d’une névrose de la confection et de la possession, c’est selon. 

 A l’occasion de cette double exposition personnelle à la galerie Tator et à Bikini, le corpus des compositions hybrides faites de matériaux artisanaux et mécaniques pour partie récupérés s’élargit en de nouvelles préoccupations : à travers La pantoufle invertie, Charlie Boisson livre des espaces - installations desquels émerge pour tout dire une certaine érotique des objets et des formes de vie ainsi chinées, collectionnées et mises à vues, tantôt triviales comme les marqueurs anthropologiques et anthropocentriques de fonctions, de métiers et de modes révolus, tantôt métaphoriques comme les témoins d’un attachement physique et affectif pour des artefacts qui appellent par procuration la projection de certaines associations d’idées qui dépassent le registre de l’avouable. Par mécanisme de retroussement du réel et de passage du monde des objets vécus à celui des manipulations fantasmées, de dissimulation partielle, d’imbrication et d’interpénétration, les sculptures ouvertes qu’imagine Charlie Boisson dans un état d’éveil mû par le désir de côtoyer et de faire co-exister des objets dépourvus de chair et qui cependant s’épousent les uns les autres — qui d’un corset, d’un embauchoir ou d’un triboulet —, disposent au total des états incomplets d’un corps référent toutefois absent. Empruntant à la fois aux registres du féminin et du masculin, les images qui apparaissent, et qui par réminiscence ou extrapolation désignent éventuellement une pantoufle ou un talon, l’aiguille d’une quenouille, la structure d’une colonne vertébrale ou d’un membre viril, sont celles que l’esprit convoque par culture, tant il semble que l’intelligence humaine ne puisse considérer tout à fait le monde des objets sans le concevoir à son image. 

Cette double exposition entre la galerie Tator et Bikini est l’occasion pour Charlie Boisson de faire co-exister non loin l’un de l’autre deux ensembles, deux structures récentes d’un corpus nouveau qui s’établissent de façon immobile et immobilière dans l’espace d’exposition comme des présentoirs ou des plateaux de jeux qui mettent en visibilité autant de fragments signifiants ou insignifiants d’un sentiment paradoxal : il n’y a là aucun corps et pourtant notre perception en devine des échos ou des émanations. Se faisant l’on se demande si c’est du corps et du geste qu’est projeté l’objet ou de l’objet qu’apparaît le sentiment incomplet et métaphorique de quelques états d’un objet humain non identifié.

 Si aux murs trônent comme des trophées quelques compositions matérielles et cependant anthropomorphes (là un embauchoir en lieu et place d’un nez ou une raquette en guise de volume facial), l’établi central donne davantage d’amorces et de possibilités de reconnaissance suggérées qu’il ne livre l’état abouti d’un corps qui pourrait encore être amené à se retourner voire à se retrousser selon les possibilités d’agencement offerte par l’ouvroir des potentielles représentations que constituent ces tables d’opération ou de dissection.

Si de part et d’autre de cette double exposition, l’on est tenté de partir à la recherche de la pantoufle que l’on croit pouvoir trouver, l’on reviendra sur ses pas, de gauche a droite et vice versa, pris au piège de la trouvaille annoncée d’un objet amical et désirable, tout à fait l’opposé de l’évocation inconfortable que l’on trouvera d’un talon près duquel se dresse une pointe toute métaphorique de la charge d’éros et de thanatos que cette rencontre suggère, de même que la pierre tombale prise en photographie évoque l’attraction de la durée funeste de la dernière demeure. 

Cette trouvaille ainsi promise, s’offre alors peut-être en toute supposition et comme tout subsitut sous la forme d’une figure de pied en fonte ou d’embauchoir en bois. Car ce qui se retourne en présence et en signification produit autant de satisfaction que de manque à combler en une autre position, en une autre condition de perception, féconde au demeurant. Ainsi en va-t-il de cette mystérieuse pantoufle, ni présente ni absente, mais tout à fait à sa place, dans l’esprit de tout un chacun en quête d’un support fétiche comme tutelle à vivre, à la verticale, à l’horizontale ou à la renverse, si tant est que l’on puisse imaginer qu’elle réside quelque part, en réserve d’apparition.

  

Mickaël Roy, septembre 2018

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